Partagez !
Share On Facebook

 

 

 

 

Devant un jardin (photo coloriée en studio, fin 19ème)

 

Le mitate

 

extraits de “L’appareillage de l’ici vers l’ailleurs dans les jardins japonais”,

article d’Augustin Berque In: Extrême-Orient, Extrême-Occident. 2000, N°22, pp. 115-123.

 

 

Géographe, orientaliste et philosophe, Augustin Berque est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Auteur de nombreux ouvrages sur la relation des sociétés humaines à leur environnement, au Japon en particulier, il a été en 2009 le premier occidental à recevoir le Grand Prix de Fukuoka pour les cultures d’Asie.

 

La liste des publications d’Augustin Berque est longue, en voici un aperçu (suivre le lien). Pour notre part, nous vous conseillons “Le sauvage et l’artifice” (suivre le lien).

 

 

 

Depuis la « nature enclose » avestique (pairie daeza, ce que les Grecs entendirent  paradeisos : parc, lieu planté d’arbres où l’on entretient des animaux), il est avéré que l’on peut faire tenir dans les limites physiques d’un jardin bien plus que de la  topographie. La clôture est justement là pour dire que cet espace-là ne se réduit pas aux mêmes termes que l’étendue où il s’insère matériellement. Le jardin en effet « spacie » (räumt), comme Heidegger l’a dit de l’œuvre d’art : il déploie l’étendue. Pourtant, il n’est pas qu’œuvre d’art : quoi qu’en fassent l’architecture et la topiaire (1), et même dans les « paysages secs » (kare senzui) du zen, il est nécessairement fait de terre, de pierres et de plantes – seraient-ce des lichens ou des mousses – qui le rattachent toujours à la nature. Il est justement, et par excellence, le lieu où s’allient la nature et l’art. Le lieu, peut-être, qui a vocation d’attester la réalité de cette alliance.

 

…. les jardins, dans la mesure où ils sont aussi (mais pas seulement) des symboles, s’affranchissent de leur propre superficie, pour renvoyer à d’autres lieux. Ils sont irréductibles à la définition aristotélicienne du topos, ce « récipient qu’on ne peut mouvoir » (Physique, IV, 4, 212 a : angeion ametakinêton).

 

 

 

Jardin à Manganji (photo coloriée, fin 19ème) 

 

 

La « nature enclose » du paradeisos, au contraire, est une réalité mouvante, laquelle ne cesse de déborder de ce récipient qu’est son lieu physique. Elle se déploie toujours ailleurs, au-delà, dans l’espace de la symbolisation – la sémiosphère, qui est  irréductible à la biosphère où, pourtant, le jardin s’enracine.

 

Cette règle vaut pour tous les jardins, mais tous ne l’ont pas forcément codifiée ni  exploitée au même degré. Dans un parc de style anglais, abstraction faite des fabriques, la représentation tend à s’identifier à la dimension physique de la végétation ; autrement dit, « la nature » tend à coïncider avec l’échelle 1/1 de la topographie elle-même. À l’opposé, dans le kare senzui, « la nature » répudie très ouvertement cette dimension physique, pour se situer au delà ou, plus exactement, s’instaurer à partir de là. Cela n’est que systématiser un principe de l’esthétique d’Asie orientale, laquelle est en effet dominée par l’idée que l’appréciation ou le « goût » (ch.shang, j. shô) des choses ne saurait se borner à leur « forme extérieure » (ch.waixing, j.gaikei), autrement dit à leur topos au sens d’Aristote. Comme l’écrivait Zong Bing (375-443) au début de son Introduction à la peinture de paysage (Hua shanshui xu), « quant au paysage, tout en possédant une forme matérielle, il tend vers l’esprit » (yu shanshui, zhi you er qu ling), ce que les traductions japonaises lisent habituellement senzui ni itatte wa, katachi wa yû ni shite, rei ni omomuku.

 

Il est clair ici que la matérialité (ch.zhi) ou la forme matérielle (j.katachi) des choses  n’épuise pas leur réalité. Ce débordement du topos, reconnu dès l’origine de la notion de paysage, est d’autant plus manifeste dans le cas du jardin que celui-ci, au Japon en particulier, a souvent été dit tout uniment « paysage » (senzui), comme s’il allait de soi que sa topographie tînt lieu d’autre chose que ce qu’elle était matériellement (c’est de la même manière que nous pouvons parler, en français, d’un « paysage » de Corot, tout en sachant qu’il s’agit d’une représentation et non de la chose elle-même : un topos grandeur nature)….. 

 

Mais, à la différence du paysage qui concerne avant tout le regard et la représentation verbale ou picturale… le jardin est, d’abord, un produit matériel et localisé du travail humain. Comment concevait-on donc la mise en uvre du débordement de ce topos ?

  

Nous pouvons lire dans le Sakuteiki, cette Note sur la façon des jardins, attribuée à Tachibana no Toshitsuna (1028-1094), :

 

Pour dresser les pierres [c’est-à-dire faire le jardin], l’on doit avant tout se pénétrer des principes. Premièrement, en accord avec le relief et en se conformant à l’aspect de la mare, pour chaque lieu comme il se présente, on examinera tous les aspects de son caractère, en gardant à l’esprit les paysages naturels et en tâchant d’en rendre au plus près les lieux divers. Item, on fera le jardin en prenant modèle sur la manière des maîtres du passé, tout en exprimant son propre goût et en tenant compte de la volonté du maître des lieux. Item, on fera le jardin en assimilant et en harmonisant aux conditions locales les traits essentiels de divers sites renommés, dont on aura fait siens les lieux intéressants, (trad. A. Berque)

 

Le texte, on le voit, commence par affirmer la nécessité de tenir le plus grand compte  du site où l’on va construire le jardin. Révérence au topos, donc. Cette référence   première est toutefois, d’entrée de jeu, mise en composition avec une autre référence : les « paysages naturels » (shôtoku no senzui), que l’on doit non seulement garder à l’esprit, mais dont on doit évoquer les divers lieux « au plus près par la pensée » (omoiyose omoiyose).

 

Significativement, la même expression (tokorodokoro) est employée pour dire « les divers lieux » du jardin lui-même et ceux des paysages naturels, qui pourtant ne sont là que dans l’esprit de l’aménageur. L’intéressant redoublement de l’expression omoiyose accentue quant à lui l’idée que le jardin doit être construit dans une conjugaison (yosé) par la pensée (omoi) de ses lieux avec ceux des  paysages naturels.

 

Ce débordement, dans l’espace, du topos en direction des paysages naturels, s’accompagne d’un débordement dans le temps, les formes du jardin devant en quelque sorte « faire comme l’empreinte » (ato to shite) de la manière des grands maîtres du passé.

 

Du reste, pas plus qu’il n’est question que les lieux du jardin soient une simple reproduction de ceux des paysages naturels, cette « empreinte » non plus n’est pas la reproduction à l’identique d’un simple objet, puisque le texte continue en préconisant immédiatement d’y exprimer aussi son propre goût. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit d’une mise en relation, non d’une duplication ; relation qui vise, tout au contraire d’une reproduction à l’identique – ce qui effacerait le caractère du lieu -, à mettre en valeur ce caractère par le biais d’une référence prestigieuse. Celle-ci a pour évidente fonction de doubler l’« ici maintenant » du topos local par un « ailleurs, en d’autres temps » ; et c’est dans cet écart même que naîtra l’appréciation du jardin.

 

Ainsi, les principes qui sont posés dans l’introduction du Sakuteiki, et dont on peut dire sans grand risque d’erreur que ce sont les principes à partir desquels a été pensé l’art des jardins au Japon, font-ils délibérément de cet art un appareillage de l’ici vers l’ailleurs ; soit dit en comprenant, par ce mot d’« appareillage », non seulement l’idée d’assembler (des lieux) dans un même dispositif, comme on le fait des pierres en architecture, mais celle aussi de quitter un port, comme les navires. Le jardin en effet, c’est un dispositif qui permet de quitter le topos des choses.

 ….

Ici nous intéressent les évocations de lieux existant réellement ailleurs, et que le jardin est censé incarner sur place. Ces évocations sont appelées en japonais mitate, ce qui signifie littéralement « instituer (tate) par le regard (mi) ».

 

Dainichido (vers 1892)

 

Dans l’esthétique japonaise, le mitate s’applique en de nombreux domaines. Il s’agit fondamentalement du principe de comparaison, dans lequel une chose, appréciée dans son rapport avec une autre chose, est « vue comme » cette autre chose. Dans le paysage grandeur nature, on verra par exemple tel site comme tel autre site.

 

Venue de Chine, la tradition la plus fameuse à cet égard est celle des « Huit paysages de la Xiang et de la Xiao » (j.Shô-Shô hakkei, ch.Xiao Xiang bajing). Il s’agit là de voir des lieux japonais comme s’ils étaient des lieux chinois. la plupart du temps, c’est par le biais d’une schématisation que s’effectule le mitate. Comme le préconisait le Sakuteiki, c’est une forme maîtresse ou un schème (ôsugata) qui est transposé, non l’apparence physique réelle du lieu renommé.

 

Le mot « schème » semble en effet particulièrement bien s’appliquer au procédé du mitate. Dans l’acception kantienne de ce terme, il s’agit comme on le sait d’une représentation intermédiaire entre les phénomènes perçus par les sens et les catégories de l’entendement. Or de très nombreux mitate sont, à l’évidence, bien différents morphologiquement de leurs modèles. Loin d’une représentation iconique, ils donnent l’impression d’évoquer ce modèle par la vertu du toponyme, vertu activée sans plus par quelques formes effectivement très schématiques. C’est le nom qui compte, plutôt que la morphologie.

 …

 Autrement dit, le procédé du mitate n’a rien d’un transfert de topos terme à terme ; c’est avant tout l’appareillage du topos local dans la dimension poétique déclenchée par un nom. C’est la tension de la forme matérielle (katachi) vers l’esprit….

 

(1) . Art de tailler le feuillage des arbustes à feuilles persistantes pour lui donner des formes insolites (par ex. des buis en forme d’animaux)

 

 

Imprimer Imprimer Envoyer par email Envoyer par email

Cours et Professeur

Articles & textes

Hatha Yoga Pradipika / Chapitre 2 / suite

Partagez !
Share On Facebook

 

Comme un lion, un éléphant, un tigre ne peuvent être domptés que très progressivement, de la même façon doit-on faire avec le Prâna, autrement il détruit celui qui le pratique… Suite de la Hatha Yoga Pradipika, sanskrit, traductions anglaise et française…suivre le lien

La vîna et la musique hindoustanie…

Partagez !
Share On Facebook

 

En amont du chevalet, un oiseau. Un paon ? Un cygne ? L’un ou l’autre : selon les instruments, c’est ainsi qu’est représentée Sarasvati, déesse hindoue de la sagesse et du savoir, et épouse de Brahma….suivre le lien pour cet article sur le vîna et la musique hindoustanie.

Ambivalence des lieux au Japon….

Partagez !
Share On Facebook

 

Le pont, sans parler de sa beauté plastique, est un lieu d’apparition d’individus qui le franchissent ou qui s’y arrêtent. Son destin est peut-être d’accomplir un charme…Extraits d’un texte passionannt sur les dispositifs de proximité entre eau et surfaces solides au Japon… suivre le lien

Les arts de la chambre chez Ge Hong….

Partagez !
Share On Facebook

 

Quand on recueille le liquide divin sur la pourtre d’or et que l’oiseau paré lève la tête et crie, la longue vallée s’emplit et les trames se mêlent…“Nouvel article pour savoir comment devenir immortel. Suivre le lien….

A woman’s incantation against her rival….

Partagez !
Share On Facebook

 

Encore issus de l’Atharvaveda, à la demande générale, voici de nouveaux charmes pour gérer l’amour. Prenez donc des trains, mentez éffrontément, ayez des montagnes de questions, et si vous voyez un acrobate, sachez que c’est fini. Il vous restera des kilomètres de vies en rose. A woman’s incantation against her rival, Charm for depriving a man of his virility….suivez le lien...

Promenade dans la ville tartar….

Partagez !
Share On Facebook

 

De ce point élevé, le regard plane sur la ville, dont, alors seulement, on comprend toute l’immensité ; vue ainsi, elle paraît bien plus à son avantage. La colossale muraille se profile en ligne droite, à perte de vue, tandis qu’à nos pieds les toits des maisons basses disparaissent en partie sous les arbres d’une infinité de petits jardins, … Suivons Edmond Cotteau en 1881 dans Péking…

Choisir un saké…..

Partagez !
Share On Facebook

 

Tout ce qu’il faut savoir pour s’y retrouver au moment de choisir un saké et repérer les informations sur les étiquettes au restaurant où dans un magasin sans savoir lire le japonais…suivre le lien…

Voyage au coeur du harem …(5)

Partagez !
Share On Facebook

 

Cinquième partie et suite du récit plein d’enseignements de Jehan d’Ivray, qui disait peut-être vrai, sur sa vie en harem au Caire à la fin du 19ème siècle….suivre le lien…

Les 5 veilles de l’opium…

Partagez !
Share On Facebook

 

Extrait de “Péking et le Nord de la Chine” (1873). Premier extrait sur ce fléau, soigneusement entretenu par les puissances anglaise et française au 19ème siècle, pour en tirer de juteux profits et pour saper les dernières énergies de l’empire chinois finissant. Suivre le lien…

Comment les vieux boucs deviennent singes…

Partagez !
Share On Facebook

Tai Chi Chuan Bruxelles / Lie Tseu (5)

 

Comment les courges, en pourrissant, produisent des poissons,  les vieux poireaux deviennent lièvres et les vieux boucs deviennent singes, comment le sang humain se transforme en farfadets…extrait du Lie Zi (Lie Tseu)...suivre le lien

Charmes pour attiser l’amour d’un homme….

Partagez !
Share On Facebook

intouchable 1980

 

Trois charmes issus de l’Atharva Veda, d’il y a  3000 ans environ. Vous essayerez, à vos risques et périls. Plus tard nous vous ferons connaître ceux pour s’en guérir ou encore pour attiser la passion d’une femme…suivre le lien…

… et celui d’une femme….

Partagez !
Share On Facebook

 

All her thoughts do ye, O Mitra and Varuna, drive out of her! Then, having deprived her of her will, put her into my power alone!…follow the link...

Le lieu où s’ébat l’homme véritable…

Partagez !
Share On Facebook


Zhang tete

 

 ….Le corps comme du bois sec, le cœur comme de la cendre morte, il oublie ses cinq viscères, et amenuise son corps. Sans apprendre, il sait ; sans regarder, il voit ; sans agir, il accomplit ; sans s’y appliquer, il discerne. C’est sur impulsion qu’il répond, sollicité qu’il se meut .suivre le lien…

Que faire d’un homme froid ?….

Partagez !
Share On Facebook

 

Que faire d’un homme froid ? Fong‑sien le sait, elle. Suivez le lien….

Hitoire de la Capoeira….

Partagez !
Share On Facebook

Capeira Bruxelles / berimbau

 

Récit de l’histoire de la Capoeira. A lire avant de venir suivre le cours de Niltinho. Suivre le lien….

Acte & détachement…

Partagez !
Share On Facebook

 

Au contraire du renoncement aux actes, orientation majeure dans l’Hindouisme et le Boudhisme, l’enseignement de la Bhagavdgitâ invite à ne pas renoncer aux actes mais à introduire le détachement dans l’acte, c’est-à-dire à y refaire circuler du vide et de l’hypothétique….suivre le lien…

Les ongles longs des chinois….

Partagez !
Share On Facebook

 

Le croiriez-vous ? : le seul ongle taillé est laissé tel quel pour se gratter. On est soulagé….suivre le lien.

Hitting hands….

Partagez !
Share On Facebook

Tai Chi Chuan Bruxelles / Wu-Yu-Xiang

 

The intent and qi should change actively, it should be round and lively, that is what is called ‘be mindful of the insubstantial and substantial changes. L’enseignement précieux et rare du vénéré et barbu Maître Li I Yu. Suivre le lien…

Your body is my body….

Partagez !
Share On Facebook

Bharata Natyam / Danseuse 2

 

Présentation & extraits (en anglais) de la poésie Telugu ancienne, chantée entre autre par les Devadaci dans les temples. Poésie de dévotion (bhakti) au Dieu par la voie d’un érotisme délicat et puissant…suivre le lien....

Et aspirons du ciel le parfum divin….

Partagez !
Share On Facebook

Tai Chi Bruxelles / Wang Fu  (Chinese 1362-1416)

 

Quelques poésies légères et mélancoliques de l’époque des Tang. Suivez le lien….

Ichi-go, ichi-e….

Partagez !
Share On Facebook

 

Ichi-go, ichi-e. L’impermanence n’est que la permanence de la surprise. Lire l’article sur le “chanoyu” (cérémonie de thé) suivi par nos commentaires… 

Devancer l’aurore comme les oiseaux….

Partagez !
Share On Facebook

 

Vous deux qui allez en avant, qui êtes nés les premiers, qui avez un éclat surprenant, je vous célèbre par la voix et certes aussi par la mortification ; vous deux , êtres éternels, divins, qui devancez l’aurore comme des oiseaux ; vous deux, exempts de passions, exempts d’orgueil, qui laissez derrière vous les êtres divers…..suivre le lien

Iyengar, le yoga, l’Inde et le monde…

Partagez !
Share On Facebook

 

Interview de BKS Iyengar : où l’on apprend que nul ne l’égale, que les français sont de bon élèves et qu’il faut mourir sans pensée… suivre le lien…

Le choix du mot jûdô ou le goût de la morale….

Partagez !
Share On Facebook

 

Extrait d’un article traitant du passage du jûjutsu au jûdô à la fin du 19ème siècle ….suivre le lien…

Les conseils de Yang Chen Fu…

Partagez !
Share On Facebook

 

Tai chi Chuan Bruxelles / Yang Chen Fu

 

Les judicieux conseils de Yang Chen Fu, représentant notable de la famille Yang, comme sont nom l’indique… suiver le lien…

Generated in 0.3674418926239 seconds.
Maintenu par De Visu - Internet